Faut-il brûler Wagner (et les Wagnériens  avec....)?

 

 

Cette question provocatrice a pour but d’introduire le débat autour de Wagner de manière directe et volontairement polémique. Depuis toujours Wagner a été l’objet de controverses parfois très vives, mais certainement jamais autant qu’à notre époque.

Aujourd’hui, il n’est plus possible de parler de lui ou de son oeuvre sans qu’aussitôt jaillisse la question de ses rapports avec le troisième Reich et l’idéologie nazie. Et c’est, bien sûr, autour du thème de l’antisémitisme du compositeur que se cristallisent les interrogations et les critiques.

Pourtant, rappelons ce fait  essentiel, il ne s’agit nullement d’une découverte récente (« Nichts neues ! » pour reprendre l’expression de Wieland Wagner). On a toujours su que Wagner avait des opinions antisémites et, en particulier, qu’il avait écrit et publié un pamphlet sur « le judaïsme dans la musique ». On peut reprocher bien des choses à Richard Wagner, mais certainement pas d’être hypocrite ou d’avoir cherché à dissimuler sa pensée. On savait donc parfaitement depuis le milieu du dix-neuvième siècle quelle était la position du compositeur sur ce sujet.

Après la deuxième guerre mondiale, la musique de Wagner avait été interdite pendant une courte période, mais c’était en liaison avec le nationalisme Allemand qu’il avait toujours professé. Par la suite, au cours des années cinquante, soixante et soixante-dix, l’intérêt du public et des chercheurs était tout naturellement revenu sur l’œuvre lyrique et sur les conceptions philosophiques et esthétiques du musicien ; on ne cherchait nullement à masquer ou à faire oublier ses idées antisémites, mais cela constituait un sujet d’étude comme un autre, qui avait sa place dans la recherche historique, sans plus.

C’est au cours des années quatre-vingt qu’a resurgi avec insistance la question  qui nous préoccupe. Pour quel motif ? A notre avis, cela n’est pas relié au « cas Wagner » en tant que tel, mais à un mouvement beaucoup plus large de relecture et de réexamen de notre histoire récente, avec pour point central la douloureuse question de l’holocauste et de ses racines dans la politique et le mouvement des idées au dix-neuvième siècle et dans la première moitié du vingtième. Dans le flot houleux des débats, des polémiques et des affrontements qui sont issus de cette remise en cause, Wagner s’est trouvé en quelque sorte emporté malgré lui car il en est venu peu à peu à représenter pour les protagonistes une espèce de figure de proue, un  symbole de tout ce qu’ils dénonçaient.

Et le voilà  soudain chargé de tous les péchés du monde, comme l’âne de la fable, « ce pelé, ce galeux d’où venait tout leur mal ». Les attaques se sont ainsi multipliées en nombre et en intensité jusqu’à atteindre parfois un véritable paroxysme qui touche au délire. On a voulu en faire le coupable universel, l’inspirateur direct d’Adolf Hitler ;  certains ont prétendu débusquer chez lui de l’antisémitisme partout, non seulement dans certains des ses écrits (ce qui est exact), mais jusque dans sa musique ! Pourquoi pas dans sa barbe ou dans la façon de porter son fameux béret ?

Le cas du musicologue Zelinski est particulièrement représentatif de ce délire, qui voit des relents d’antisémitisme jusque dans la partition de « Parsifal ».

Tout a été fait pour trouver partout les traces des tendances racistes du compositeur, le moindre bout de texte, la moindre allusion, le moindre propos de table ont été sollicités à charge contre lui. Et surtout, on a délibérément masqué tous les éléments à décharge et on verra qu’ils sont nombreux ; Wagner fait-il une proclamation humaniste sur l’unité fondamentale du genre humain ? affirme-t-il avec force l’exigence de compassion universelle  dans ses derniers écrits et dans « Parsifal » ?  « Foutaises ! » diront ses détracteurs «  il l’a dit, mais il le pensait pas vraiment ! il a menti ! c’était purement tactique ! Et puis, regardez, tel jour à table entre la poire et le fromage ou après avoir absorbé une fiole d’opium (oui, c’était banal à l’époque), il a émis une plaisanterie antisémite ! » Et le rouleau compresseur de l’accusation peut continuer ainsi son travail de laminage ; on n’est pas loin des méthodes utilisées pour les procès de Moscou. Non, rien à faire, la défense ne peut avoir aucune place. Car il faut que  Wagner soit coupable, il faut qu’il n’ait pas de circonstances atténuantes, il faut qu’il soit condamné sans appel. Il doit être la victime expiatoire des crimes commis par d’autres, et cela parce qu’il était  Allemand et qu’il a eu le malheur de plaire au führer du troisième Reich.

Un événement important a été la parution il y a quelques années du livre de Gottfried Wagner (arrière-petit-fils du compositeur)  « l’héritage Wagner » qui a apporté de l’eau au moulin des contra. En fait, l’auteur réglait surtout ses comptes avec son père et sa famille en rejetant la culpabilité originelle sur le fondateur de la dynastie. Rien de bien sérieux ni d’objectif dans tout cela. Mais il est arrivé à point nommé pour renforcer le mouvement anti-Wagner.

 

Nous avons dans cette affaire une exemple typique de désinformation historique où la pensée unique le dispute au politiquement correct.

Mais certains veulent maintenant aller encore plus loin. L’opprobre et la honte ne concernent pas seulement Wagner lui-même, mais doivent déborder sur ses admirateurs, sur nous les wagnériens ! Oui, si nous aimons cette musique, si nous vibrons avec, si nous nous en faisons l’éloge, alors nous sommes complices, puisque aujourd’hui nous sommes informés, nous savons tout sur l’entreprise wagnérienne et ses sombres prolongements. Et que dire alors de nos cercles, dont la mission et la raison d’être sont de faire connaître l’œuvre, la personne et la pensée de Richard Wagner ! Doit-on les considérer comme des propagandistes d’une doctrine abominable et mortifère ?

Faut-il alors brûler les Wagnériens, en même temps que Wagner, dans un bûcher rédempteur ?

 

A toutes ces absurdités nous sommes en mesure d’opposer un démenti vigoureux ; le moment est venu de tout mettre sur la table et de fournir au public toute l’information existante pour que chacun puisse disposer de faits et des références nécessaires. C’est pourquoi j’ai entrepris depuis quelques années cette recherche ; ce dossier en est le résultat

Mais dans notre lutte, réjouissons-nous, car nous ne sommes pas seuls face à nos contradicteurs. En particulier, il est réconfortant de constater que d’éminentes personnalités Israélites ont réagi à cette entreprise de démolition. Je voudrais rendre hommage à quelques-unes d’entre elles, à commencer par  Daniel Barenboïm. Le pianiste et chef d’orchestre israélien a toujours été un défenseur de la musique Wagnérienne ; après avoir dirigé plusieurs années au festival de Bayreuth, il est le premier a avoir joué des extraits de Wagner en Israël, avec les difficultés et les opposions que l’on sait ; mais petit à petit les choses avancent et sa ténacité finira par payer. Lui a très bien compris qu’il fallait replacer l’antisémitisme wagnérien dans son contexte : « à l’époque » dit-il « c’était une mode » ; il trouve ,bien entendu, ridicule de rechercher de l’antisémitisme dans les partitions de  Wagner, et il est bien placé pour en parler.

Je voudrais citer aussi le professeur Georges Steiner, philosophe et écrivain, esprit brillant et d’une immense culture, qui s’est beaucoup interrogé sur les évènements de la première moitié du vingtième siècle et sur la montée des totalitarismes. C’est un wagnérien convaincu et, lui, sait faire la part entre le Wagner du pamphlet contre les juifs et l’homme qui a écrit « Parsifal ». Il a bien vu qu’il y a en fait deux Wagner qui cohabitent dans une même personne; il y a le Wagner écornifleur, calculateur, quémandeur, outrancier, antisémite et puis il y a en même temps le Wagner chaleureux, compatissant, le créateur de génie, le visionnaire humaniste à la recherche de ce qui constitue le « purement humain ». Cette dualité de Wagner est d’ailleurs un phénomène étonnant, fascinant et je compte bien quelque jour y revenir.

Un autre esprit exceptionnel que je veux saluer est le professeur Yehoshua Leibowitz, savant neurobiologiste et philosophe israélien, un esprit exceptionnel et un sage dans un monde en pleine folie. Dans une interview donnée à la télévision israélienne en 1991, ce vieil homme (plus de quatre-vingt-dix ans à l’époque) racontait ses années de jeunesse et d’étude en Allemagne pendant les années vingt et trente. L’antisémitisme, disait-il y était si fort qu’il en devenait presque « palpable », mais pour autant il avait pu faire ses études, recevoir des bourses, commencer ses recherches de laboratoire sans difficulté. Puis était arrivé le troisième Reich ; et là, disait-il tout avait basculé, car le régime avait développé un antisémitisme d’une nature totalement différente de ce qu’il était auparavant, sans commune mesure ni point de comparaison, car fondé sur un racisme biologique. Or, nous le verrons, Wagner a toujours clairement rejeté ce type de racisme.

Enfin, un renfort inattendu nous est venu dans la personne de maître Serge Klarsfeld, connu pour ses nombreux livres sur l’occupation et l’holocauste. Dans la préface d’un livre d’Eric Eugène sur «Wagner et Gobineau » il écrit ceci : « Oui, Wagner a bien pénétré le fond de la pensée de Gobineau et en a saisi tous les dangers. Oui, la réponse qu’il donna aux thèses de Gobineau est toujours d’actualité et peut nous servir dans la lutte que nous menons. Oui, Wagner croyait qu’une égalité générale des races pouvait conduire à un ordre éthique du monde. Oui, la véritable réponse au racisme se trouve dans la reconnaissance de l’unité de l’espèce humaine, unité qui se construit selon Wagner à travers des épreuves communes, des destins partagés, une solidarité devant le mal. Au delà des erreurs de Wagner, de ses ambiguïtés, de ce qui reste inacceptable chez lui, n’est-il pas étonnant, pour nous hommes de la fin du vingtième siècle, de voir que l’auteur de « Parsifal » avait déjà donné au siècle précédent une partie des réponses essentielles, alors que le racisme n’avait pas encore déroulé sa logique de mort la plus infernale ? »

Nous ne pourrions dire mieux. Le livre que je viens de citer doit d’ailleurs être lu en priorité, car l’auteur met à la disposition du public, avec un commentaire explicatif, l’intégrale du texte « héroïsme et christianisme », capital pour comprendre la pensée ultime de  Wagner.

 

rédaction : Patrick Brun                             edeleph[1].gif (10219 octets)

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dernière modification : 23 septembre 2005.